A la vision de Jack Lang ou bien d’autres on peut en douter. Le vieillissement est dur pour tous car il nous rapproche de la mort. Faut il pour autant avoir une tête de clown dans son cercueil ?

Atlantico : Avec le recours aux injections de botox par de plus en plus de célébrités masculines comme Barry Keoghan, David Beckham, Jim Carrey ou Ryan Gosling, et la demande croissante pour la chirurgie esthétique chez les hommes, assiste-t-on à une égalisation des normes de beauté entre hommes et femmes, ou plutôt à une extension des mêmes pressions esthétiques vers le public masculin ? Qu’est-ce que cela révèle sur l’évolution de notre société ? Les hommes exposés font-ils désormais face à la même pression que les femmes sur l’apparence de leur visage ?
Pierre Nahon : Au regard des exemples de personnalités mentionnées, cette tendance illustre avant tout la peur du vieillissement. La chirurgie esthétique, au sens strict, concerne ici des hommes qui sont, par nature, déjà avantagés physiquement. Jim Carrey ou David Beckham ont toujours été considérés comme des hommes séduisants. S’ils ont recours à la chirurgie esthétique, ce n’est pas tant pour devenir beaux que pour conserver l’image qu’ils ont eue toute leur vie. En vieillissant, ils agissent finalement comme certaines femmes et choisissent de recourir à la chirurgie esthétique.
Cela reflète un certain narcissisme, qui les pousse à recourir à ce type d’interventions afin de rester satisfaits d’eux-mêmes. Toutefois, ce désir me paraît excessif. En tant qu’individus déjà favorisés sur le plan physique, je ne vois pas ce que pourrait leur apporter un lifting, qui peut être risqué, dans la mesure où il peut altérer leur apparence. Jim Carrey a été fortement transformé par des interventions de chirurgie esthétique.
– Quand des personnalités comme Barry Keoghan, David Beckham, Jim Carrey ou Ryan Gosling affichent des visages transformés, est-ce que cela banalise les injections et le recours à la chirurgie esthétique chez les hommes ou cela crée-t-il au contraire une nouvelle norme inaccessible ?
Cette tendance traduit une forme de narcissisme et une volonté d’investir dans son apparence à tout prix, comme on a pu l’observer chez Sylvester Stallone, entre autres. Ce sont des hommes qui croient en une forme de longévité exceptionnelle. Or, avec l’âge, chacun est confronté au relâchement cutané, aux poches sous les yeux, et à d’autres signes visibles du vieillissement.
Certains ne parviennent pas à accepter ces transformations, probablement parce que l’apparence est devenue une valeur dominante dans notre société. Aujourd’hui, les individus sont davantage jugés sur leur apparence que sur leurs idées ou leur discours. Si l’on prend des figures politiques comme Donald Trump ou Joe Biden, qui ont également eu recours à des interventions esthétiques, on peut se demander quel est l’intérêt de recourir à la chirurgie esthétique. Ces hommes ont déjà atteint les plus hautes fonctions.
La question mérite donc d’être posée. Quel est l’intérêt réel de ces interventions, sinon un besoin personnel ? Cela révèle une difficulté à renoncer à une forme de narcissisme à un moment de la vie où ils pourraient, au contraire, se consacrer à d’autres dimensions de l’existence, plutôt que de céder à cette injonction sociale tournée vers l’apparence.
– Concernant les patients masculins qui consultent en cabinet pour diverses raisons, observe-t-on un recours croissant au Botox, ainsi qu’à des interventions du visage à visée purement esthétique ? Assistons-nous à l’émergence d’une nouvelle norme sociétale qui pourrait, dans les années à venir, inciter les hommes à recourir de plus en plus à la chirurgie du visage ?
Cela fait quarante ans que je pratique la chirurgie esthétique. Chaque année, il y a des annonces sur l’émergence de nouvelles normes, de nouvelles techniques ou méthodes, qu’il s’agisse du Botox, des injections, de la radiofréquence ou d’autres procédés. Le véritable problème ne réside pas là. La question essentielle est de savoir quel intérêt les individus trouvent à ce type d’interventions. Selon moi, cet intérêt réside dans des problématiques personnelles. Certains hommes ont recours à ces interventions – qu’il s’agisse du Botox ou d’actes chirurgicaux – pour conserver l’image qu’ils ont d’eux-mêmes, en particulier celle de leur jeunesse : une image associée à la vitalité, à la puissance et à un corps en pleine forme. Comme il est difficile d’agir sur l’ensemble des paramètres du vieillissement, ils choisissent la solution la plus accessible, celle du reflet de leur visage.
Ils recourent alors à des interventions qui ne sont pas toujours réussies. En effet, lorsque ces transformations sont visibles et identifiables, cela signifie souvent qu’elles ont été mal réalisées. Cela ne devrait pourtant pas être le cas. Il existe des hommes de 60, 65 ou 75 ans qui ont recours à des interventions légères, mesurées, qui leur apportent un rajeunissement sans les rendre méconnaissables.
L’attention se porte sur certaines personnalités connues, notamment des célébrités, qui ont davantage tendance à recourir à des interventions excessives. Ces individus sont, par nature, plus narcissiques, dans la mesure où ils sont constamment exposés aux médias et à l’image publique. Ils subissent ainsi un retour permanent de leur propre image, qu’ils voient se dégrader progressivement avec le temps, ce qui peut être particulièrement difficile à vivre.
Il est donc compréhensible qu’ils souhaitent y remédier. Toutefois, ce désir n’est pas encore partagé par l’ensemble de la population. Si la chirurgie esthétique venait à être adoptée par tous, cela marquerait, selon moi, une dérive de la société.
– Peut-on parler d’un cercle sans fin, chez certaines célébrités masculines où chaque intervention crée un nouveau seuil d’insatisfaction ? Voyez-vous émerger chez les hommes les mêmes risques psychologiques que chez les femmes concernant le recours à la chirurgie esthétique (dysmorphie, dépendance aux procédures, perte d’identité) ?
La plupart des célébrités, des stars masculines conservent généralement une forme de discernement et il existe des limites à l’utilisation de la chirurgie esthétique. Lorsqu’un homme vieillissant a recours à une intervention de chirurgie esthétique pour paraître plus jeune, il est rare qu’il entre, à 70 ans, dans un cycle répétitif d’opérations. La majorité des patients masculins ne s’engagent pas dans ce type de dynamique. Par ailleurs, il faut rappeler que la chirurgie esthétique est une expérience exigeante, et qu’il est difficile d’en être pleinement satisfait. Derrière les images visibles, il y a une réalité plus complexe : l’intervention elle-même, les suites opératoires, les cicatrices. Ce processus n’est pas simple à vivre.
Je ne pense donc pas qu’il existe une tendance généralisée à la répétition des interventions. Il existe toutefois des exceptions – certaines personnes ne parviennent pas à s’arrêter et finissent par présenter des visages profondément altérés. L’excès de chirurgie esthétique, qu’il concerne des hommes ou des femmes, conduit presque toujours à un résultat inesthétique.
Ainsi, soit certaines personnes s’engagent dans cette spirale excessive, soit la majorité observe ces dérives et en tire des conclusions. Si les résultats étaient systématiquement satisfaisants, il y aurait peut-être une tendance à multiplier les interventions. Mais chacun constate que leur répétition conduit souvent à un résultat peu harmonieux.
Le recours à la chirurgie esthétique touche désormais toutes les catégories de la population, y compris des personnalités publiques. Le fait que des célébrités et des personnalités publiques aient recours à de multiples interventions n’est pas anodin : cela véhicule une certaine image. Nous assistons à une forme de banalisation et de multiplication de la chirurgie esthétique, ce que je considère comme problématique. Ces pratiques font que la société accorde aujourd’hui davantage d’importance à l’apparence qu’à la santé, ce qui est profondément anormal. Notre société semble basculer vers une valorisation du traitement de l’apparence au détriment du traitement réel des problèmes de santé, tant du côté des patients que des pratiques médicales. J’ai vu des patients malades solliciter des interventions de chirurgie esthétique, ce que je considère comme aberrant. Il est essentiel de se soigner. La vie elle-même est plus importante que son apparence.
Ce phénomène se retrouve également du côté des praticiens. Aujourd’hui, de nombreux étudiants en médecine s’orientent en priorité vers des pratiques esthétiques. Les disciplines consacrées à la chirurgie visant à sauver des vies attirent moins de médecins. À la fin de ma carrière, ce constat me conduit à penser que les priorités sont en train de s’inverser, ce qui n’est pas acceptable.
La vie ne peut pas être réduite à une mise en scène de l’apparence ou à l’absence de rides. Après quarante-cinq ans de pratique en chirurgie plastique et esthétique, ma conviction est qu’aucune de ces procédures n’est incontestable : toutes peuvent être discutées et remises en question. Chacun est libre de disposer de son corps, mais cela soulève néanmoins une question fondamentale : celle de la tension entre l’apparence et les soins de santé réels. Il s’agit, à mon sens, d’un véritable problème de société.
Il conviendrait de réduire les interventions à visée purement esthétique. En revanche, la chirurgie plastique destinée à corriger des difformités importantes – par exemple chez des personnes présentant des malformations significatives – demeure pleinement justifiée et doit être préservée.
En revanche, de nombreuses interventions excessives peuvent être considérées comme discutables, voire inutiles. Elles peuvent certes apporter une satisfaction temporaire à ceux qui y ont recours, mais, avec le temps, il est probable que ces personnes réalisent que ces interventions leur ont davantage nui que bénéficié. L’ensemble de ces actes mérite davantage de discussion, ainsi qu’un effort accru de prévention. Ces phénomènes pourraient être mieux encadrés et anticipés. Il est important d’effectuer un travail de sensibilisation sur ces enjeux.
Il est important de s’efforcer de ne pas opérer sans nécessité. Or, ce n’est pas toujours le cas de tous. Beaucoup encouragent au contraire le recours à l’intervention et à la consommation, ce qui me paraît illusoire. On incite les individus, pour des raisons liées à l’apparence et à des dynamiques sociales, à recourir à des pratiques qui peuvent, à terme, être excessives, voire ridicules.